David Thomas Broughton, Crippling Lack (2015/2016)

Je ne fais pas la gueule, je suis seulement à côté de mes pompes.
Par nature, je navigue en eaux salées, pas nécessairement troubles, et tends à me laisser flotter de vagues en vagues vers des rivages aux courbes tendres qui répondent à ma voix en échos redondants. Je scrute des formes connues dans les nuages noirs et gonflés, je tamise le limon en espérant quoi, je tente de lire l’écume et je prête l’oreille aux albatros. Je m’attache superficiellement à des cerfs-volants et mes cheveux fondent en goémons. Rarement, mon chemin croise une rupture grâce à laquelle pendant un temps je sors de ma torpeur. Par paresse et bêtise, et par un manque épique de clairvoyance, il m’arrive de ne pas reconnaître l’événement, la césure, et de ne pas les mesurer. Ainsi, j’ai rencontré David Thomas Broughton, sans m’en apercevoir, pourrais-je dire…
Jadis si je me souviens bien, je baignais dans l’illusion mignonne d’être une personne créative ; dans le domaine visuel bien sûr. De toutes les disciplines dites artistiques (applaudissements !), c’est sans doute aucun dans celle-ci, depuis l’avènement de ce magnifique outil d’entourloupe qu’est Photoshop, qu’il est le plus facile de tricher, poser, faire croire à un quelconque talent. Graphiste : c’est ce qu’il y avait d’inscrit sur ma fiche de paie. Je ne me rendais pas compte à l’époque de la vacuité de cette fonction ; tant qu’on me payait… ni de son panurgisme bon teint. J’aurais dû savoir et prendre conscience. Mon manque de culture picturale, mon dégoût éternel pour le geste photographique et mon incapacité motrice à réussir le moindre gribouillis auraient dû me convaincre de mon fourvoiement.
La crise économique et d’innombrables coups de marteau sur la tête ont fini par me rendre raison. J’ai traversé, durant, de nombreuses zones grises, j’ai subi des errements neurasthéniques à la merci des courants dont l’un m’a amené à réaliser une affiche pour un concert de David Thomas Broughton en compagnie de Porco Rosso, l’ancien groupe de Yann. Je n’ai aucun souvenir de mon travail et il n’a pas survécu à l’autodafé que j’ai bien été obligé de commettre. Je me souviens, toutefois, de la réaction de Broughton quand il a su que j’étais derrière cette œuvre. Il m’a serré la main chaleureusement et m’a remercié en affirmant qu’il était fier d’avoir fait l’objet de mon travail, qu’il me trouvait talentueux et qu’il ne se sentait pas à la hauteur. Il aurait été américain, j’aurais déjà oublié ces mots. #k@€::/§. Nous ne nous connaissions pas et il était rare qu’un(e) inconnu(e) me complimente. Je ne fais pas de fausse modestie. La rose m’égratigna le cœur, évidemment, avant de me laisser un goût inquiet et paranoïaque au fond de la gorge. Après tout, il est quand même anglais. Inimicum putes qui te presentem laudabit.
De ce concert, je me souviens surtout qu’il fut une pierre angulaire dans l’amitié qui me lie à Yann. De la performance de David Thomas Broughton, je ne retiens qu’une impression diffuse, dans un halo orangé, d’un type trop timide pour assumer pleinement son mélange de musique et de mise en scène à l’orée du théâtre et du spoken words. Les chansons étaient bonnes, mais elles étaient noyées sous le concept. Je lui étais reconnaissant de ses mots à mon égard mais je ne pouvais entendre autre chose dans sa performance que de l’astuce et des refrains de traverses. Surtout, je ne m’étais pas préparé à aimer sa musique, je n’étais pas là pour ça, et j’ai campé une triste indifférence au lieu d’emprunter ma part du chemin. Un acte manqué dont je porte la faute, et comme il faut un facteur aggravant à mon manque pathétique d’à-propos, je me dois d’évoquer la fois où je l’ai revu en concert. Et comment, je l’ai trouvé drastiquement meilleur que le premier sans qu’il ne déclenche en moi le besoin d’approfondir le sujet. Je ne sais pourquoi, con que je suis. Je me suis rendu à ce concert pour la pire des raisons : on m’y a invité. Je retrouvais un Broughton plus incisif, plus drôle et davantage charismatique. J’entrevoyais enfin ce qui pouvait être le cœur de son art fait de boucles tournoyantes et d’envolées sans filet. Mais voilà, con je suis, et je suis passé à autre chose.
Bien des années après, un février, je tombe par le plus grand des hasards sur la page Bandcamp de l’albionique troubadour. Sans y prêter davantage d’attention, ni me poser de questions, je lance le premier titre de ce qui semble être son dernier album, sans avoir prévu d’écouter le disque en entier, juste pour voir. Je répondais machinalement à un appel lointain, que je n’ignorais pas. Ainsi, tant de temps après notre rencontre, j’ai connu David Thomas Broughton.
L’histoire mérite que l’on s’y attarde, car ce n’est pas tous les jours que nous rencontrons un disque en partie enregistré en France, au Royaume-Uni, et à Pyongyang en Corée du Nord. Les raisons de cette particularité sont à chercher du côté de la tendre compagne de notre héros et de son activité au sein de l’ambassade britannique. La publication de l’œuvre s’est elle aussi faite en trois fois, avec trois labels différents. Song, by Toad en Ecosse, LeNoizeMaker, en France et Paper Garden aux Etats-Unis. « Crippling Lack » revêt en tout point des proportions gargantuesques et affiche une durée d’une heure et quarante minutes pour seulement douze chansons. Une telle longueur, aujourd’hui, fait figure de profession de foi. Nous y reviendrons.
En attendant, nous voici conviés dans une chambre aux pieds qui grincent avec sur les murs une tapisserie fanée, aux charmes surannés. La fenêtre s’ouvre sur une féerie champêtre, hors d’âge. On pense au versant le plus britannique de la musique folk avec ses vallons verdoyants et ses clochers de mousse, de même plusieurs feux follets jazz viennent yoyoter autour de notre tête et, diffusée sur la surface, une pellicule médiévale achève le brocart et donne à l’œuvre sa patine désuète et sa saveur romantique. L’étirement des motifs et la répétition opiniâtre des arpèges délitent les frontières et subliment l’étiquetage simpliste et faussement inéluctable. Et puis, il y a cette voix hautaine et précieuse qui ne se laisse apprivoiser qu’après un long effort d’ouverture. Me recogner à cette emphase a fait remonter en moi des souvenirs des concerts évoqués, plus vivaces que je ne l’aurais cru.
L’ensemble est d’une ampleur et d’une profondeur qui se renouvellent à mesure que nos résistances s’écroulent, et s’il est facile de fustiger, à priori, la longueur et la lenteur de la musique ; une oreille patiente comprendra qu’elle est en réalité toujours mouvante et donc, toujours à redécouvrir. Il y a quelque chose de presque subversif dans cette masse et ce temps exagérément long. Ce qui peut aisément être confondu avec une œuvre ennuyeuse est en fait une expérience lumineuse et fascinante, par cela surtout qu’elle exige de nous un effort d’attention soutenu, quand la majorité des œuvres contemporaines – quel que soit leur support – attend de nous devises et condescendance, adhésion et rediffusion. C’est assez, nous sommes attendus.
Les premières notes de « Crippling Lack (Part 1) » pleuvent et une onde nous traîne, gentiment d’abord, en un périple passionnant. « Beast » arrive tel un chant que les marins éructent pour se prouver que leur vie n’est pas à la merci des appétits ridicules de cols cravatés. « We drink ‘til we’re drunk » ; ça fait partie du spectacle. La question de « Words of Art » est prétexte à voir surgir Aidan Moffat revêtu avec le costume du fantôme de Charles Mingus. Beaucoup d’autres viendront flotter tantôt sur l’éther qui nous entoure ou bien glisser en troupeaux, guidés par les totems babyloniens : « Concrete Statement » et « I Close my Eyes ». Langoureuses comme l’enfance, effrayantes comme demain, les mélodies qui squelettent des morceaux tels que « Dots », « Silent Arrow » ou « Gulf », dessinent des tatouages, posent des balises comme des madeleines, déterrent des eldorados, et érigent des forteresses en pierres bleues au pied desquelles nous tiendrons le siège, pour passer le temps avec un certain détachement. Quelle imagination putain ! A l’arrivée, c’est peut-être la meilleure chanson qui nous attend. La plus drôle, certainement. « Plunge of the Dagger » est un joyeux suicide qui sonne tel un trait d’esprit qui pour une fois ne tombe pas dans l’oubli. Je m’en voudrais de ne pas attirer l’attention sur l’humour délicieusement absurde dont fait preuve David Thomas Broughton. Il développe, par ce biais, un nouveau degré de lecture qui achève de nous convaincre de la portée essentielle de son disque.
Vient la fin du songe et le retour sur terre. David Thomas Broughton n’a pas ménagé son ambition. Il nous offre une œuvre majestueuse et surprenante, vouée à perdurer dans l’ombre, loin du commun.
Voilà qui est bien.

Par Max

2 réflexions sur “David Thomas Broughton, Crippling Lack (2015/2016)

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